L'exercice de la prévention : entre paradoxes et illusions ?
Mission impossible ? En tout cas difficile et incertaine. Mais, disait Voltaire,
"Un jour, tout ira bien (...) Ceci est notre espoir.
Les choses ne sont pas aussi simples que l'on aimerait le croire?
" Le préservatif a éclaté " :
" Comment peut-on oublier d'utiliser le préservatif ? " "Sida, ras le bol" Ce slogan sauvage n'est-il pas justement un contre message critique lancé actuellement par certains jeunes aux producteurs et diffuseurs des messages de prévention, messages peut-être perçus comme de constants rappels à l'ordre sexuel. Doit-on par exemple continuer de s'interdire de promouvoir l'usage du préservatif auprès des jeunes à travers un message à caractère réaliste tel que : " Avec le préservatif, c'est presque pareil" ? Doit-on nécessairement chercher à communiquer le contraire pour préserver les acquis de la prévention ou même lui faire gagner du terrain ? L'aide à l'adoption de stratégies personnalisées de protection, en fonction de la situation particulière de chacun (le counseling), l'évaluation de ses propres risques éventuels, l'aide à la décision : tel est cependant l'objectif que se fixent aujourd'hui, au cours de leurs actions de proximité, la plupart des intervenants en éducation à la santé. Prévention par la communication de masse, ou au contraire à travers les actions de proximité, voire les interventions ciblées et personnalisées : tels sont les différents choix de registre, les niveaux hétérogènes de diffusion des messages, probablement, solidaires des effets obtenus.
Le cas de l'usage du préservatif illustre de façon exemplaire les paradoxes actuels de la prévention, de ses diverses logiques d'intervention, des modalités de son évaluation... et parfois de ses malentendus. Une communication, plus proche de la vie quotidienne, plus réaliste -des messages qui " sonnent vrais "-(pré/post)évalués - expertisés - parfois forgés par les jeunes eux-mêmes pourrait sans doute favoriser leur adhésion et, le cas échéant, l'adaptation de leurs attitudes, pratiques et comportements face aux risques et à la prévention.. Experts plutôt que cibles Dés sa création fin 1993, l'Association AREMEDIA, dans le cadre du projet pilote " Prévention à la Carte " orientée vers la prévention globale des conduites à risques, se donnait pour objectif de mettre à disposition des jeunes - et des divers acteurs de prévention - des outils et un mode d'intervention inédits motivant l'implication et la participation active du public. Mettre en scène le jeune en tant qu'expert - et acteur - de sa propre prévention contribue à favoriser son appropriation des messages et des outils que d'autres jeunes (les " pairs "/relais de l'action) le chargent d'évaluer (expertiser). Ces pairs l'invitent à partager, adapter et finaliser ensemble un projet inédit de Recherche/Action. Ce qui valorise son estime de soi et ses compétences psycho-sociales. Entretien en face à face, téléphone ou ordinateur ? En 1997, Kobak et son équipe, s'appuyant sur une méthodologie rigoureuse,
ont évalué de façon comparative ces divers modes de recueil de données
. Ils confirment la bien meilleure fiabilité d'un entretien par auto-questionnaire
informatisé vis-à-vis de l'entretien classique en face à face ou par
téléphone : un problème avec l'alcool est rapporté par deux fois plus
de personnes devant l'ordinateur plutôt que dans le cadre d'entretien
de face à face ou téléphonique ; on note également des scores très supérieurs
pour des problématiques intimes telles que les comportements sexuels
à risque ou encore les idées suicidaires. Un médiateur neutre d'accès anonyme et confidentiel A la fois outil d'investigation et instrument de prévention ciblée, " Prévention à la Carte " s'inscrit très précisément dans cette perspective. Une logique d'intervention spécifique par les " pairs " socialise un outil informatique interactif, médiateur neutre. D'accès individuel, anonyme et confidentiel, cet outil se consulte derrière un paravent ou dans un isoloir de vote et délivre des messages personnalisés, étroitement ciblés en fonction de la situation du consultant. A travers le partage des connaissances et l'aide à la décision, dans le cadre d'une véritable logique de counseling, cette interactivité neutre structure une demande ou motive une démarche éventuelle. Avec, le cas échéant, une orientation vers une base d'adresses de proximité (CDAG, Dispensaires anti-vénériens, Centre de planning familial, etc.) intégrée au dispositif. Loin d'isoler la personne dans sa problématique de risque éventuel - car spontanément difficile à exprimer dans un premier temps en face-à-face -, cet outil-relai crée au contraire du lien social, favorisant en outre l'exercice de l'autonomie individuelle. ... balayant le large spectre des conduites à risques Centrée sur la notion-clé de risque (à évaluer et à gérer par la personne),"PRÉVENTION À LA CARTE " aborde selon le parcours, le style de vie et la situation de risque éventuel du consultant une large diversité de registres de la vie quotidienne ou de l'extrême. A travers le jeux de questions arborescentes, l'utilisateur est indirectement sensibilisé à la solidarité de ses prises de risques, par un effet de miroir… invitant à la réflexion. …et un outil d'investigation L'enquête statistique anonyme couplée recueille d'autre part des données d'intérêt épidémiologique concernant les perceptions, attitudes, comportements et pratiques contrastées du public. Ces données s'avèrent être très utiles pour piloter des actions de prévention dans un site donné. Plaisir du risque, risque zéro, décision personnelle Complémentaire de " Prévention à la Carte ", un outil graphique, couplé à un auto-questionnaire anonyme d'évaluation et de recueil de données, a été réalisé par un jeune. Il met en scène une prise de risque spectaculairement protégée : le saut en parapente. Loin d'évacuer la notion de plaisir, nous avons cherché au contraire à interroger les jeunes notamment sur le plaisir ( plaisir en soi, plaisir du risque) et, solidairement, sur la notion de risque zéro, même à condition de se protéger, et enfin celle de choix/décision personnelle. Les résultats intermédiaires de cette enquête ont été présentés lors de la dernière Conférence Internationale sur le Sida à Genève. Ces données, recueillies en 1996/1997 au CIDJ à Paris auprès d'un échantillon de plus de 700 jeunes , représentatif de la clientèle de ce site, mettent en relief des résultats inattendus, susceptibles d'interroger, au moins en partie, la logique sous-tendant les stratégies actuelles de communication sur la prévention en direction des jeunes.
|