LE MONDE | 27.12.06 | 12h50 • Mis à jour le 27.12.06 | 13h37

Il parle lentement, baisse la tête, s’arrête un instant. « C’est un peu difficile, souffle-t-il. J’ai été abusé entre 10 et 12 ans par un ami de ma mère, reprend-il après un silence. J’en ai très vite parlé à une famille chez qui j’allais passer des vacances, en Hollande, car j’avais confiance en eux. Ils ont téléphoné à ma mère pour la prévenir. Quand elle est venue me chercher à la gare du Nord, quelques jours plus tard, elle m’a demandé si c’était vrai et j’ai répondu « oui ». Mais elle n’a rien dit de plus et elle ne m’a plus jamais reparlé de tout ça. Elle a même continué à voir ce monsieur, qui avait aussi abusé de mon frère. »

Pierre a un travail, un fils de 14 ans et beaucoup de mauvais souvenirs. Pendant trente ans, il a respecté le silence de sa mère. « Je n’en ai parlé à personne, j’ai fait comme s’il ne s’était rien passé. » Mais sa tête était « en vrac » et sa sexualité rythmée par les prises de risque, comme si son avenir n’avait pas d’importance, pas assez d’estime de soi pour préserver sa santé. « Si mon partenaire ne parlait pas de préservatif, je n’en parlais pas non plus. Il y a deux ans, j’ai passé quinze jours de folie. Je sortais du boulot, je prenais du shit, et j’allais traîner dans des boîtes. Je faisais n’importe quoi sans mettre de capote. »

Pierre se rend alors à l’hôpital Fernand-Widal de Paris, qui le met sous trithérapie. « Par miracle, je suis passé à côté du sida », lâche-t-il. Il rencontre le responsable du centre de dépistage anonyme et gratuit, Marc Shelly, qui l’oriente vers une prise en charge psychothérapeutique. Cet addictologue connaît bien le mécanisme intime de la prise de risque : Marc Shelly, qui a créé en 1993 une association de prévention baptisée Aremedia, coordonne des travaux de recherche sur le sida.

Menée en collaboration avec l’Inserm, sa dernière étude fait étrangement écho à l’histoire de Pierre : elle démontre que les homosexuels qui ont subi des attouchements ou des viols dans leur enfance adoptent souvent des conduites à risque.

Au cours de cette étude, 1 026 hommes de 16 à 39 ans ont été interrogés sur quatre sites : le Centre d’information et de documentation pour la jeunesse de Paris, le Centre de sélection des appelés du contingent de Blois, le Festival Solidays et le Salon Rainbow attitude. Pour obtenir plus aisément des réponses sur des sujets comme la sexualité ou la consommation de drogues, Aremedia a recouru à un questionnaire anonyme rempli sur ordinateur. Cette étude montre que les homosexuels et les bisexuels qui déclarent avoir subi des attouchements ou des viols avant l’âge de 13 ans ont deux à trois fois plus de comportements à risque que les autres.

Si l’on neutralise les effets de l’âge, de la profession, du niveau éducatif, de la région et des structures familiales, elle conclut qu’ils consomment nettement plus de substances psychoactives – tabac, psychotropes, cannabis ou cocaïne – que les autres homosexuels, qu’ils sont près de 90 % – deux fois plus que les autres – à avoir des relations sexuelles sous produit, qu’ils ont deux fois plus de partenaires et qu’ils font quatre fois plus de tentatives de suicide.

Dans le domaine de la prévention contre le sida, ces violences subies dans l’enfance induisent fréquemment des comportements à risque : parmi les homosexuels qui n’utilisent pas de préservatifs avec un « partenaire à risque inconnu », un sur trois a été victime de viols ou d’attouchements. « Nous avons travaillé sur l’échantillon concernant des homosexuels car il était plus important, et donc plus fiable sur le plan statistique, souligne M. Shelly. Mais les liens entre abus sexuels et conduites à risque sont sûrement valables pour les hétérosexuels. Plusieurs études nord-américaines vont d’ailleurs dans ce sens. »

Pour M. Shelly, ces résultats devraient modifier en profondeur les politiques de prévention : « Les homosexuels connaissent parfaitement les messages de prévention, mais certains ne les appliquent pas. Ces « passages à l’acte » sont liés à une forte dégradation de l’estime de soi : pour ces hommes traumatisés par des abus sexuels précoces, la prise de risque est une façon de se faire violence, comme s’ils avaient intériorisé qu’ils ne valaient rien. Pour améliorer la prévention, il ne sert à rien de leur répéter des messages de prévention classiques sur le préservatif : mieux vaut repérer ce facteur de vulnérabilité et les orienter vers des psychothérapies ou des groupes de parole. »

C’est ce qu’a fait François, violé par son père de 11 ans à 15 ans. Il n’en a jamais parlé à sa mère, qui est morte il y a quelques mois, et il a mis trente ans à affronter son père. « Au bout de deux jours de discussion, il a fini par me dire « oui, je l’ai fait et je te demande pardon », raconte-t-il. Ces paroles m’ont un peu apaisé, elles m’ont enfin permis de passer à autre chose, mais depuis, il fait comme si de rien n’était. J’ai beaucoup de mal à trouver l’attitude juste avec lui, y compris pour les petites choses : je ne peux pas imaginer lui faire un cadeau de Noël et je ne veux pas l’abandonner non plus. »

La vie sexuelle de François, qui a aujourd’hui 48 ans, a été marquée par des partenaires multiples et des prises de risque répétées.  » Mon père me considérait comme un objet, il avait une véritable mainmise sur moi et il décidait de tout, raconte-t-il. Du coup, encore aujourd’hui, j’ai du mal à dire ce que je veux, j’ai l’impression que je ne vaux pas grand-chose. Dans la sexualité, il y a, chez moi, une forme de destruction qui n’est jamais très loin. Je frôle le danger parce que je ne sais pas mettre de limites. » Depuis deux ans, François, qui participe à un groupe de parole destinée aux victimes d’inceste, s’est engagé dans une psychothérapie.

« C’est un long travail de reconstruction. »

Anne Chemin

Article paru dans l’édition du 28.12.06