« PRÉVENTION À LA CARTE »
un outil interactif de prévention personnalisée et d’investigation ciblée pour des interventions de proximité
M. SHELLY (*)
Quels que soient les domaines d’intervention – prévention des risques liés à une sexualité non protégée (VIH/Sida, MST, grossesses imprévues), usage ou abus de drogues licites ou illicites, accidents de la voie publique, etc. – la prévention des conduites à risque chez les jeunes se heurte souvent sur le terrain à certains obstacles, sources possibles d’échecs : le public-cible peut notamment manifester des difficultés à s’approprier des messages à caractère générique, donc peu adaptés à une situation personnelle donnée.
Il en est de même de recommandations, adressées (directement ou non) par des adultes (parents, éducateurs, media ou autres intervenants professionnels) qui risquent d’être perçues comme moralisatrices – parfois même centrées sur l’injonction ou l’interdit – susceptibles d’être contre-productives, voire de provoquer la transgression chez une part au moins du public visé.
Une approche par les pairs à travers un médiateur neutre
Dans le cadre d’une action-pilote de proximité, l’Association AREMEDIA s’est efforcée de développer une logique inédite d’intervention autour d’un outil attractif et innovant, le dispositif interactif « Prévention à la Carte ». Cet outil est proposé à l’évaluation du public-cible qui est invité à faire part de ses remarques, critiques et suggestions dans le but de contribuer à finaliser le dispositif en fonction de ses besoins et attentes spécifiques : l’appropriation des messages délivrés au cours de l’intervention est alors fondée sur l’implication et la participation active du public, incité – dans le cadre d’une approche par les « pairs » – à évaluer l’outil qui lui est proposé, tout en identifiant indirectement ses propres conduites à risques éventuels par l’intermédiaire d’un « médiateur » neutre, l’outil qu’il s’approprie à travers l’expertise qui lui est demandée.
Fait à souligner, cette neutralité du dispositif permet au consultant d’aborder une problèmatique personnelle et intime de risque éventuel (p.ex. sexuel, usage ou abus de produits psycho-actifs, etc.), spontanément difficile à exprimer directement face à un intervenant (1) et en même temps contribue à rompre l’isolement de la personne, ce qui produit indirectement du lien social (2).
Grâce aux ressources de l’intelligence artificielle, ce « système expert » (3) est capable :
de délivrer des réponses personnalisées, étroitement ciblées en fonction des pratiques, des conduites et de la situation de risque éventuel du consultant, favorisant : l’aide à la décision, notamment à travers le partage des connaissances actuellement disponibles; l’adoption de stratégies personnelles d’évaluation et de gestion des risques; l’intégration des messages de prévention et de la nécessité de recourir, selon la situation, aux moyens adaptés de protection ou de réduction des risques et des dommages.
de recueillir simultanément, en accord avec l’utilisateur, des données statistiques anonymes descriptives concernant la perception, les attitudes et les pratiques face aux risques et à la prévention des divers publics-cibles, notamment destinées à piloter d’autres interventions de proximité.
A la fin de l’itinéraire parcouru au fil des arborescences du dispositif retraçant sa « trajectoire biographique », en fonction de risques éventuels déclarés, négligés ou ignorés, le consultant est orienté le cas échéant, à travers une véritable logique de counseling – structurant une demande ou motivant une démarche – vers une base d’adresses de proximité, structures d’accueil ou lieux « ressource » appropriés (ex. : CDAG, Planning Familial, permanences téléphoniques, etc.).
Présentée sous forme de borne interactive, « Prévention à la Carte » est accessible dans un espace de confidentialité (derrière un paravent ou dans un isoloir de vote), pour des consultations individuelles et anonymes.
Experts plutôt que cibles
La socialisation et l’animation de cet outil s’incrivent dans la « logique des pairs », jeunes-relais proposant à d’autres jeunes (le public-cible) de « participer personnellement à la recherche » à travers cette enquête statistique et de les « aider à finaliser » le dispositif qu’ils sont invités à évaluer, ce qui permet d’éviter de délivrer directement une quelconque « dose de prévention » aux interessés, sollicités en tant qu’experts plutôt que cibles de l’intervention.
Dans le cadre d’une action-pilote de proximité d’une durée de 3 mois, une évaluation préliminaire concernant la pertinence et l’acceptabilité de cet outil a été réalisée à Paris, au Centre Information & Documentation Jeunesse, grâce à un auto-questionnaire anonyme proposé aux 200 premiers utilisateurs (108 femmes et 92 hommes âgés de 18 à 25 ans), 70% d’entre eux vivant à Paris et 30% en banlieue, représentant un échantillon tout-venant des visiteurs de ce Centre.
- 41% des femmes l’ont jugé « plutôt très utile », 59% « plutôt utile » tandis que les hommes se distribuent de façon strictement équivalente (50%), aucun ne l’ayant trouvé « inutile ».
- Et, fait à souligner, en cas de sensibilisation à des « risques personnels, éventuellement ignorés », seule une faible minorité (8 %) – équivalente dans les deux sexes – déclare « ne pas savoir si elle va changer de comportement », 92 % répondant par l’affirmative.
- Enfin, une très forte majorité de consultants (96 % des femmes et 87 % des hommes) déclarent avoir été « particulièrement sensibles au caractère personnalisé de l’information » délivrée, ciblée en fonction de la situation rencontrée, tandis que 70% des femmes et 72% des hommes sont également motivés par la « participation à la recherche ».
Expert et acteur de sa propre prévention
Pour l’utilisateur, cet outil interactif se révèle, techniquement et pédagogiquement, comme un instrument privilégié d’acquisition de la maîtrise de risques personnels éventuels, d’autant plus efficace que la démarche du consultant est volontaire et que, par son interactivité constante avec le dispositif, le sujet exerce une maîtrise sur le déroulement des auto-questionnaires : cet outil suscite de fait l’implication et l’autonomie de la personne, conduite à se mettre en scène, à travers le jeu des questions/réponses interactives, dans sa problématique de risque personnel éventuel, en tant qu’expert et acteur de sa propre prévention .
Ainsi, un tel dispositif semble remplir spécifiquement des objectifs de sensibilisation à des risques personnels éventuels et, dans ce cas, incite majoritairement (92% dans les 2 sexes) à une adaptation du comportement individuel. L’interactivité du système expert – ainsi que la logique d’intervention (la « participation à la recherche ») – paraît être le ressort déterminant du dispositif, suscitant probablement l’implication du public concerné et sa forte adhésion à l’outil de prévention et d’éducation à la santé qui lui est proposé.
A la suite de cette première expèrience de faisabilité conduite en milieu parascolaire, ce dispositif a été mis en place avec succés, dans le cadre de cette même logique d’intervention implicante et participative, dans plusieurs autres sites de proximité, à Paris et en Ile-de-France, en milieu « ouvert » ou « captif » (FJT, colléges, lycées professionnels ou d’enseignement général, PIJ, etc.) accueillant divers publics de jeunes (15-24 ans) de recrutement contrasté.
Solidarité des conduites à risque
« Prévention à la Carte » aborde une large diversité de thèmes apparaissant aujourd’hui réellement solidaires dans la vie quotidienne des jeunes : sexualité mais aussi « risques sexuels » – infectieux (VIH, MST, hépatites) ou non (grossesses non désirées) – risques liés à la consommation de produits psycho-actifs (y compris le tabac, l’alcool et les médicaments psychotropes), cofacteurs éventuels d’autres risques (accidents de la voie publique, etc.) aussi bien que violences « subies » ou « agies », intentionnelles ou non, vis-à-vis de soi-même ou d’autrui (suicide, accidents, etc).
Cette approche intégrée tente de faire percevoir au consultant l’homologie et la solidarité éventuelles des prises et conduites de risques s’inscrivant dans le cadre du quotidien ou de l’extrême.
L’enquête statistique anonyme couplée permet d’autre part de recueillir, dans un site donné, de précieuses indications concernant la perception, les attitudes, pratiques et comportements face aux risques et à la prévention du public visé par l’intervention et d’identifier d’éventuels facteurs prédictifs de vulnérabilité (ou de protection) concernant les prises et conduites de risques en général. Ces données, élaborées avec la collaboration du Groupe « Santé de l’Adolescent » de l’INSERM (Marie CHOQUET), utiles aux intervenants dans le pilotage de leurs actions de proximité, seront d’autre part susceptibles de contribuer à l’actualisation des connaissances épidémiologiques aujourd’hui disponibles.
A la fois outil de sensibilisation personnalisée et sonde d’investigation ciblée, « Prévention à la Carte » est à la disposition des professionnels pour conduire des interventions concernant la prévention des conduites à risque dans divers sites (Lycées et collèges, Clubs de Prévention, Missions Locales, F.J.T., Points Santé Jeunes, etc.) accueillant des jeunes de parcours et de styles de vie multiples, exposés ou s’exposant à des (prises de) risques hétérogènes.
A l’étranger, des perspectives se dessinent pour la mise en place de cet outil dans d’autres pays de l’Union Européenne, d’abord en région francophone (Val d’Aoste, Belgique, Luxembourg) ainsi qu’au Québec.
Références
(1) Kobak K. et al. A computer-administered interview to identify mental disorders, JAMA, 1997; 278 (11) : 905-910.
(2) Billet D., Shelly M. La prévention du Sida et la politique du Ministère de la Jeunesse et des Sports, Santé de l’Homme, 1996; 326 :57-59.
(3) Shelly M., Gendre C., Peletan N., Dubois S., Novak V. New interactive tools targeting young people designed both for awareness/intervention and investigation, Proceedings of the 12th World AIDS Conference, Monduzzi ed., 1998 .
(*) M. SHELLY, médecin à l’Hôpital Lariboisière/F.Widal (Paris), directeur de l’Association AREMEDIA.
AREMEDIA remercie pour leur aide Apple Computer France, INTEL Corp., EuroInformatique Diffusion et CosmosBay ainsi que les laboratoires Bristol Myers Squibb, GlaxoWellcome et Produits Roche.
